« Tu te souviens du premier jour ? » « Oui, je m'en souviens. » La question, posée un soir en passant devant les vignes, ouvre un souvenir resté intact depuis plus de trente ans.
Ce jour-là, il n'y avait rien. Un pré, une vieille maison, et de l'autre côté du chemin, une grange à moitié en ruine qui servait autrefois d'étable et de fenil. Pas une vigne en vue. On était à la mi-janvier, et un brouillard épais — de ceux qui effacent la route — recouvrait toute la colline. En chemin, à un feu rouge, une voiture a failli percuter la sienne. « Je me suis dit : quoi qu'il arrive, je rentre chez moi avec cette vigne, même si le monde s'écroule. »
Arrivé sur place, la discussion s'engage avec les anciens propriétaires — la fille de la famille et son mari — autour du prix. Les hésitations durent un moment. « J'en ai eu assez d'attendre, j'ai sorti mon chéquier et j'ai fait le chèque. » Le montant fixé, un ultimatum lancé sans détour : si l'acompte n'était pas accepté tout de suite, il irait voir un autre vendeur, bien connu de lui, et l'affaire s'arrêterait là. C'était en 1992.
Le lendemain, le vendeur revient sur sa décision. Le chèque est accepté, les versements s'échelonnent jusqu'au notaire — sans avocat, sans expert-comptable, une poignée de main et des signatures. « Aujourd'hui, j'en ai un, un comptable — mais à l'époque, on s'en passait très bien. »
Cette première acquisition en appelle d'autres : en 1995, l'achat des Mosconi avec un ami ; en 1998, celui des Gabutti ; puis, au fil des années, quelques parcelles plus modestes qui viennent arrondir le domaine. Mais les grandes étapes, les fondatrices, ce sont bien celles-là.
Vendre ? Jamais. « Je ne vends pas pour vendre. Si je vends un jour, c'est pour racheter une parcelle plus grande, qui me plaît davantage. Sinon, je ne vends pas — je n'aime pas ça. » Les ambitions, elles, sont toujours là. Le reste — le caviar, la Ferrari — ne l'intéresse pas. Une assiette de pâtes aux haricots lui suffit très bien ; il roule en camionnette, et cela lui va parfaitement.
« Je dois faire ce que j'ai envie de faire, depuis toujours. Tant que c'est possible. » Voilà, pour lui, à quoi ressemble le paradis.